Je vous présente mes grands-parents

Jean-Baptiste Bonin et Anastasie Fafard
Jean-Baptiste
, 9 août 1888, décédé le 15 juillet 1958Anastasie
, 18 juillet 1886, décédé le 19 juillet 1963Mariage 17 janvier 1910 à St-Germain
LES ENFANTS
Simone, 6 décembre 1910, décédée le 2 septembre 2005
Alcide, 16 février 1912, décédé le 29 janvier 1991
Léo, ??? décédé très jeune
Marcel, 7 février 1915, décédé le 20 juillet 1996
Rose-Alma, ??? décédée très jeune
Bruno, ??? décédé très jeune
Bernard, 11 septembre 1919, décédé le 28 mars 2004
Jean-Paul, 3 septembre 1922, décédé le18 avril 1997
Hermann, 31 juillet 1924
Robert, 5 février 1926
Jeanne, 29 octobre 1927, décédée le 31 janvier 2000
Cécile, 12 mars 1929
André, 20 octobre 1931
Avant Propos
Étant l’aîné des petits enfants de la grande famille Jean-Baptiste Bonin, j’ai eu le privilège de connaître un site enchanteur qui était la demeure de mes grands-parents le long de la Rivière St-François, à St-Majorique.
En arrivant chez mes grands-parents, c’était comme s’il y avait une porte d’entrée dans un monde totalement différent de ce que nous vivions dans notre quotidien. En effet, c ‘était pas mal déroutant et intriguant à la fois de constater qu’ils n’avaient ni électricité, ni de tracteur de ferme, etc.
Pour mieux comprendre, je crois que nous devons imaginer notre quotidien dans un environnement sans électricité. Que faire pour l’eau froide et chaude, la cuisinière, le chauffage, le grille pain, la toilette, la douche, le réfrigérateur, l’aspirateur etc., ainsi que pour les travaux de la ferme sans tracteur, etc.
L’image que j’ai de mes grands-parents est qu’ils avaient une très grande compétence pour répondre à leurs besoins et à ceux de leur grande famille par une débrouillardise digne de mention.
Je suis né en 1939 et mes grands-parents ont déménagé au Village de Saint-Majorique en 1952, j’ai donc de précieux souvenirs couvrant une période de 8 à 9 ans. Nos visites étaient limitées à quelques fois par année, car nous demeurions aux États-Unis.
Dans la première partie de mon exposé, je vous d’écrit mes souvenirs d’enfant de ce site enchanteur et en deuxième partie, un résumé du livre intitulé « L’Histoire Qui’a… », écrit par Alcide, mon père qui est le fils aïné (copie intégrale disponible sur le site http://www3.sympatico.ca/bonin.1/
Merci à tante Cécile et oncle Guy Lacharité pour leur précieux apport caractérisé par des détails précis qui ont permis d’enrichir ma narration; merci aussi à mon frère Jean-Louis et mon épouse Jeanne qui m’ont beaucoup aidé pour les corrections et mises en page.
PREMIÈRE PARTIE
Souvenirs d’enfant
par Gérard Bonin
Les visites chez mes Grands-Parents Bonin étaient toujours un grand événement. Ils étaient toujours tellement chaleureux et j’étais gâté par les oncles et mes tantes Jeanne et Cécile.
Imaginez une ferme, isolée de plusieurs milles, sans électricité avec vue sur la rivière ET la fin d’une île située au centre de cette rivière. Le courant de la rivière était fort à cause de rapides de notre côté de l’île, ce qui nous permettait d’entendre le bruit de la rivière, surtout la nuit.
Pour s’y rendre, nous avions le choix (venant de Drummondville), soit de prendre la route le long de la rivière, ou de passer par le village de St-Majorique. Dans les deux cas, c’était de la forêt vierge, bien avant d’arriver à ce site enchanteur.
En arrivant par la route, le long de la rivière, nous avions, à notre gauche, la maison de deux étages avec cuisine d’été, une grande galerie avec une vigne concombre qui poussait très vite, couvrant tout le devant de la galerie, et plusieurs pommiers, ainsi qu’un ruisseau qui passait derrière et les bâtiments de ferme du côté droit. Évidemment, ces routes, soit le long de la rivière ou de St-Majorique étaient de sable et gravier et en plusieurs endroits, du foin dans le centre entre les deux travées. En continuant sur la route, il y avait une grosse côte avec un petit pont dans le bas sur un ruisseau.


La maison consistait en deux sections. La première section avec des chambres à coucher dans le haut et la deuxième section était la cuisine d’été avec une pièce pour le séparateur de crème, rangement farine, sucre etc., et une remise dans le grenier pleine d’antiquité pour tricots, filage de laine, etc. En hiver, la première section de la maison était occupée comme cuisine etc. et en été, la deuxième section comme cuisine. C’était pratique car en été, la cuisine d’été était plus grande, plus confortable et avait une meilleure ventilation, afin d’évacuer la chaleur dégagée par le poêle à bois qui chauffait presque continuellement pour les besoins d’eau chaude, la cuisson, chauffer les fers pour le repassage du linge, etc.
Les bâtiments consistaient en une étable avec environ 8 emplacements de chaque côté de l’allée centrale, une grange avec une entrée centrale et remises à foin de chaque côté, une remise à voitures, un poulailler et un emplacement pour les outils de forge et de menuiserie.
L’éclairage, le soir, était avec un fanal au naphta. Le fanal avait deux poches à l’intérieur d’un globe de verre clair. Il fallait nettoyer le globe, mettre du naphta dans le réservoir, pomper afin de bâtir une pression d’air et ensuite l’allumer avec une allumette. C’était très efficace car cela donnait une lumière égale à une ampoule de 150 watts.
L’éclairage dans les chambres était fait par une lampe à l’huile (avec un globe de vitre claire), ouvert dans le haut et une petite mèche qui trempait dans le réservoir d’huile. Il y avait des modèles de table ainsi que des modèles accrochés aux murs.
L’éclairage dans l’étable était un fanal bien spécial placé sur les murs. Derrière le globe de vitre, il y avait un miroir afin de diffuser le plus de lumière possible. Cela devait être super dangereux pour le feu car en hiver, le besoin de lumière pour les trains du matin et du soir était important. J’ai l’impression qu’il en résultait que les travaux de traite devaient être effectués dans une demi -noirceur. Quel courage que de faire la traite, alimenter les bêtes en fourrage, en eau ainsi que de faire le nettoyage. Pas facile, ce bon vieux temps!
Bien que sans électricité, un radio avec une grosse batterie leur procurait l’accès aux nouvelles ainsi que certains romans-savons. Je trouvais que le son était très difficile à comprendre car il y avait un niveau de bruit terrible. Lorsqu’on voulait entendre de la belle musique, il y avait le beau gramophone avec sa belle grosse flûte dans le haut. Il y avait plusieurs disques, des 78 un peu égratignés et on n’avait qu’à tourner une manivelle pendant une minute ce qui donnait suffisamment de puissance pour actionner la musique pendant la durée de deux ou trois disques. Les disques étaient égratignés surtout du fait qu’il fallait placer une aiguille qui était au bout d’un bras sur le disque. Cette aiguille avait la dimension d’un clou à finir, alors, il était assez difficile, surtout pour moi de le placer à l’endroit approprié.
Grand-père fumait la pipe. Pendant la semaine, il utilisait une vieille pipe de plâtre qui était très courte car elle était cassée. Il l’appelait son « mognon ». Grand-mère le disputait lorsqu’il tentait de l’utiliser lorsqu’il y avait de la visite ou les dimanches.
Il faisait des allumettes pour allumer le poêle, sa pipe, le fanal etc. Il prenait une bûche de cèdre d’environ 30 cm (10 pouces) de long et lorsqu’elle était assez sèche, il la fendait en petites languettes d’environ 5 mm par 5mm (1/4 x ¼ de pouce). C’était pratique pour allumer le poêle car elle prenait feu facilement d’une allumette de soufre et sa longueur permettait d’allumer le poêle en gardant une bonne distance des doigts. Ensuite, lorsque le poêle était allumé, il mettait le feu à une des allumettes, via une petite ouverture sur le côté du poêle, afin d’allumer sa pipe ou le fanal etc., ce qui ménageait les allumettes de soufre.
Il m’est arrivé une fois de trouver Grand-père cruel. Il gardait quelques
porcs. Lorsque les petits avaient quelques semaines, il devait opérer les
mâles. Il leur enlevait les testicules afin de leur permettre de mieux
engraisser. Ce travail se faisait en gardant le petit porc couché par terre,
une incision était faite et les testicules enlevés. Un désinfectant était
appliqué et le petit était libéré. Évidemment, le petit porc criait très
fort, alors, j’étais très impressionné.
Grand-mère avait un gros poêle à bois avec une réserve d’eau dans le
côté pour les besoins d’eau chaude. Elle puisait l’eau avec une grosse
tasse équipée d’un long manche.
Ce poêle servait aussi pour chauffer les fers à repasser le linge. Elle devait
chauffer le poêle, placer environ 5 fers à repasser sur le dessus du poêle et
les prendre un à un lorsque assez chaud avec une poignée à ressort. Lorsqu’un
fer n’était plus assez chaud, elle le plaçait sur le poêle, déclenchait le
ressort pour le libérer et placer cette poignée sur un autre fer.
Le matin, en été, Grand-mère se levait tôt et entre autres, tuait les mouches qui étaient dans la cuisine d’été, chauffait l’eau pour le thé et nous préparait soit des crêpes ou des rôties. Les crêpes étaient rehaussées par un morceau de lard (environ 3 cm carré s par 5 cm d’épais ) qu’elle plaçait dans le centre de sa poêle chaude et y versait sa pâte à crêpe. On mangeait la crêpe en prenant un petit morceau de gras avec du sirop ou de la cassonade. C’était très bon.
Elle faisait son savon. Une recette que je trouvais magique car elle devait
bouillir les ingrédients dans un gros chaudron de fonte, placé à l’extérieur
de la maison. Lorsque la cuisson était terminée, elle prenait ce qui flottait
sur le dessus du liquide, le plaçait dans une boîte d’environ 4 cm de haut
et devait le couper en pains de savon avant que le tout soit refroidi.
Grand-mère m’avait fait visiter ses trésors dans le grenier, au-dessus de la cuisine d’été, C’était des souvenirs de sa
mère. Il y avait des outils pour travailler la laine, le coton, le lin etc.,
afin de pouvoir en faire du fil. C’était impressionnant, cependant je ne me
souviens pas des noms bien que j’ai reconnu quelques uns de ces outils, lors d’expositions
ou lors de visites au Village d’Antan à Drummondville.
Elle faisait son bon pain de ménage. Elle avait une recette à base de patates et en faisait plusieurs afin de combler les besoins de la semaine. La cuisson (pains, gâteaux etc) se faisait au fourneau, même pendant les chaleurs d’été. Comme il y avait une fenêtre du côté arrière (avec pentures dans le haut de la fenêtre) cela causait généralement un bon courant d’air, ce qui aidait grandement à la ventilation.
Une des belles expériences que j’ai vécue fut le jour où elle a fait de la crème glacée. Oui, en campagne, pas d’électricité; il faut en avoir des trucs. Elle avait un récipient qui était double avec un espace de quelques pouces entre les deux récipients. La partie intérieure était activée par une manivelle que l’on devait tourner et l’espace entre les deux était recouvert de glace. J’allais de surprise en surprise, car une fois que le brassage était commencé avec de la crème et une boîte de poudre, elle plaçait du sel sur la glace. Elle m’expliquait que pour faire de la crème glacée il fallait beaucoup de froid pour faire prendre le produit. Le sel fait fondre la glace beaucoup plus vite ce qui fait baiser la température, donc beaucoup plus froid. (Ce fut ma première leçon sur les lois de la physique). L’expérience était tout simplement unique pour moi et ma grand-mère me permit de tourner la manivelle afin de faire ce miracle. Elle s’était absentée pour quelques minutes, me recommandant bien de tourner lentement. Évidemment, je voulais l’impressionner et la manivelle en fit des tours en peu de temps avec le résultat qu’à son retour, elle s’écria : « Gérard, tu as tourné beaucoup trop vite, c’est rendu en beurre ». Et bien, comme expérience, j’en avais de toutes les couleurs. Après avoir sorti le beurre du récipient, elle a du tout recommencer, évidemment sans mon aide.
Le lavage du linge se faisait dans une cuve de bois qui devait être actionnée manuellement pour qu’elle tourne de gauche à droite afin de brasser le linge. Ce système fut remplacé par une machine pour laver le linge avec moteur à gaz. La laveuse était un modèle avec un brasseur à l’intérieur et un tordeur dans le haut de la machine. C’était deux rouleaux par lesquels on pouvait contrôler le degré de pression et dans lesquels on passait le linge afin de l’essorer. L’eau essorée retombait tout simplement dans la laveuse. Comme la laveuse était dans la maison et qu’elle était actionnée par un moteur à gaz, un tuyau flexible était placé du moteur à l’extérieur par un trou qui avait été fait à cet effet.
Elle faisait aussi beaucoup de « cannage ». Elle avait un appareil pour recycler les boîtes de métal utilisées et l’achat de couvercles lui permettait de les ré-utiliser. Ces conserves étaient gardées dans le sous-sol de la maison principale qui était accessible par une trappe dans le plancher. (C’était une petite excavation de 4 pieds de profondeur afin de garder les « cannages » au frais). Sa soupe aux légumes était sans pareil. Que de fois j’ai demandé à ma mère de nous faire de la soupe comme Grand-Maman. Ce n’est que beaucoup plus tard, lors d’un cours de chimie, que j’ai appris que le recyclage des boîtes de métal avait comme désavantage que le fini intérieur devenait oxydé par des produits acides comme les tomates, avec le résultat qu’il s’y développait un certain acide pas nécessairement recommandé maintenant par Santé Canada.
Pour conserver certains aliments au froid, il y avait une glacière (de la dimension d’un petit réfrigérateur). Il y avait un couvercle dans le haut pour y placer un gros bloc de glace et une porte devant, avec tablettes pour y placer la nourriture. Pour satisfaire les besoins de glace, les oncles coupaient de gros morceaux de glace de la rivière en hiver et les enterrait dans du brin de scie dans la remise à voitures. Lorsqu’ils avaient besoin de glace pour la glacière, un morceau était coupé et placé dans la glacière.
Ma préférence pour le coucher était un super matelas de plumes placé sur un matelas conventionnel dans une des deux chambres au deuxième étage. Le sommeil venait très vite car bercé par le bruit des rapides de la rivière, le confort du lit de plumes et une noirceur totale, c’était propice à de beaux rêves.
Il y avait une toilette (une bécosse) à l’extérieur de la maison. C’était une petite cabane de 1.5 mètre par 2 mètres. Il y avait un siège de toilette. Cependant comme il n’y avait pas de chasse d’eau, le réservoir en dessous devait être vidé quelques fois par année. Évidemment, la senteur nous encourageait à ne pas rester plus longtemps qu’il ne fallait. Comme papier de toilette, c’était des morceaux du journal l’Action Catholique (Un journal de Québec, de la dimension du journal La Presse, cependant en moins de pages).
J’ai aussi eu le plaisir de faire les foins avec l’oncle André. Tous les travaux étaient effectués avec les chevaux. La coupe du foin se faisait avec une faucheuse, qui avait un bras d’environ 6 pieds de long traînant près du sol, avec une série de couteaux en triangles, qui par une action de va en vient, coupait le foin. Lorsque le foin était séché, un râteau avec de gros cercles de fer à l’arrière ramassait le foin en ondins. Le râteau arrière était levé à intervalles régulièrs pour libérer le foin en rangées (ondins) afin de faciliter la ramasse. Pour ramasser le foin, un chargeur à foin était placé derrière une voiture à foin. Le chargeur était tiré sur les rangées de foin qui était ramassé par un rouleau avec dents et monté environ 8 pieds de haut afin de tomber dans la voiture à foin. Il était bien important de bien tasser le foin car il n’y avait pas de côtés à la voiture. Une fois rendue à la grange, la voiture était rentrée dans la grange et vidée a l’aide d’une grande fourche qui était plantée dans le chargement et de grosses quantités de foin étaient déchargées par un système de poulies. Évidemment, c’est encore un cheval qui était utilisé pour le travail avec la grande fourche.
Les poules étaient libres sur la ferme. Les œufs avaient un jaune de couleur beaucoup plus foncée et évidemment les œufs bruns nous semblaient meilleurs.
La poste était livrée par un vieux monsieur postillon avec une voiture (appelée express) tirée par un cheval. Ce vaillant postillon allait chercher la « malle » à la gare du CN à Drummondville et effectuait la livraison 7 jours par semaine.
Je crois que lorsqu’il a pris sa retraite, il fut remplacé par un postillon avec une automobile. Oncle Hermann me dit que l’adresse postale était, Jean-Baptiste Bonin, RR4, Drummondville.
Grand-père avait environ 10 vaches laitières et deux chevaux. La traite se faisait à la main. Oncle André s’assoyait sur un petit banc de bois (environ 30 cm de haut) et trayait en plaçant une chaudière sous le pis de la vache. Une traite donnait environ la moitié de la chaudière en lait et le contenu était vidé dans un bidon. Il y avait une tasse de granit pour boire de l’eau dans l’étable. Oncle André m’a fait faire la découverte de lait chaud en trayant du lait directement dans cette tasse. Il y avait une broue sur le dessus et ce lait avait un goût divin.
Après la traite, les bidons étaient emportés dans la rallonge de la cuisine d’été afin d’écrémer le lait. On vidait le lait dans un gros bol de métal dans le haut de l’appareil et on devait tourner une manivelle pour lui permettre d’atteindre une certaine vitesse. Lorsque cette vitesse était atteinte, on entendait une petite musique qui nous indiquait que nous pouvions ouvrir la petite valve, afin de permettre au lait qui était dans le grand réservoir au-dessus de passer dans plusieurs petits cônes qui tournaient à une grande vitesse. On devait continuer de tourner cette manivelle afin de maintenir cette vitesse, car c’est ce qui permettait au lait écrémé de sortir d’un côté et la crème de l’autre.
Lorsque le travail était fini, André plaçait cette nouvelle crème dans un bidon gardé dans le fond du puits qui était à l’extérieur devant la cuisine d’été. Ensuite, on devait défaire une partie du séparateur afin de laver plusieurs pièces, cônes etc. à l’eau très chaude et replacer le tout afin que tout soit prêt pour la prochaine traite. Il y avait deux traites par jour, 7 jours par semaine.
A toutes les semaines, il fallait emporter les bidons de crème à Drummondville car il n’y avait pas de service de transport. Alors, il fallait atteler le cheval, mettre les bidons dans l’express et se rendre à la Crèmerie Drummond qui était située dans le secteur du Centre Ville. Le proposé vidait les bidons un à un et les nettoyait avec une eau tellement chaude que j’en avais peur. Ce voyage était très long et je crois avoir accompagner oncle André une fois seulement.
Pour satisfaire les besoins d’eau pour les animaux dans l’étable, il y avait un bassin en ciment, d’environ 1 mètre x 50 cm et d’une hauteur de 1 mètre. Une pompe à bras était installée à une extrémité et il fallait charger la pompe et pomper l’eau en actionnant un grand manche. Cette pompe avait quand même un bon débit d’eau ,car le réservoir se remplissait assez vite.
Nous avions un endroit super pour la baignade. Comme le lit de la rivière était de roches, c’était bien difficile de s’y baigner sans danger. Il y avait cependant une grosse roche, sur le bord de la rivière (faisant face à la maison) qui nous offrait un endroit avec fond de sable qui était sécuritaire et tellement plaisant. Cette roche existe toujours et bien qu’elle soit maintenant envahie par la végétation, elle régnait en maître pendant ces bonnes années. (Qui parmi les plus vieux ne se souvient pas de cette belle grosse roche!).

Il y avait en amont de la rivière deux barrages électriques. Ces barrages devaient contrôler leur réservoirs d’eau, alors, pour baisser le niveau, ils ouvraient les pelles de retenue et on voyait le niveau de la rivière monter de quelques pieds. L’inverse arrivait aussi lorsqu’ils voulaient refaire le plein des réservoirs. Cependant, comme il y avait retenue d’eau, la section de la rivière qui était de ce côté de l’île devenait à sec. Comme le lit était de roches, on pouvait s’y promener en faisant très attention, car certaines roches étaient coupantes; on vérifiait s’il y avait des poissons captifs dans les petits réservoirs qui s’étaient formés ici et là. Il fallait cependant faire bien attention, car c’était une condition bien temporaire et le débit d’eau pouvait revenir à la normale très vite.
J’ai vécu une expérience de pêche exceptionnelle. Un soir, oncle André m’invite à l’accompagner pour aller à la pêche au dard avec un autre de mes oncles qui était en visite. Il prit le fanal au naphta, plaça un abat-jour sur le dessus, ce qui réflétait la lumière vers le bas seulement. Il faisait noir. Cependant, comme je le suivais de très près pour se rendre à la chaloupe sur la rivière, ce ne fut pas un problème, car le fanal donnait beaucoup d’éclairage. Une fois rendus dans la chaloupe, il me demande de me placer au centre et ils prirent place aux deux extrémités. Quel spectacle, un oncle à l’arrière qui fait avancer la chaloupe avec une rame car il n’y avait pas beaucoup de profondeur (on voyait le fond facilement) et l’autre oncle, sur le devant de la chaloupe, avec le fanal d’une main et une fourche à trois pics de l’autre; ça donnait l’image du diable qui se prépare à aller se chercher une victime……Les prises furent nombreuses, mais seulement de la carpe ce soir-la. Comme il y a beaucoup d’arêtes dans cette sorte de poisson, ce sont les porcs qui en ont fait un festin le lendemain.
Lors d’une de nos visites, les oncles étaient à battre l’avoine. Quel spectacle ! Deux chevaux étaient sur une plate-forme roulante, (la vitesse dépendant de l’inclinaison donnée), ce qui servait de moteur pour la batteuse. Il y avait une grande courroie de cuir, environ 20 cm de large sur des poulies de la plate-forme roulante et la batteuse. On devait alimenter la batteuse manuellement, enlever la paille et l’entreposer dans la grange. A la fin de la journée, tous étaient couverts d’une épaisse poussière, mais heureux du résultat, car c’était une bonne récolte.
Le transport se faisait avec des voitures tirées par un cheval. La semaine, une voiture moins luxueuse était utilisée; on l’appelait l’express. Elle avait une boîte rectangulaire avec deux sièges de bois à l’avant. C’était bien pratique, car l’arrière permettait beaucoup de chargement, comme une boîte d’un camion pick-up. Le dimanche, c’est une voiture de luxe tout en noir appelée Pianobox, de très belle apparence avec roues étroites et un siège avec un petit rangement à l’arrière. C’était une voiture pour les sorties « propres » du dimanche.
En hiver, c’était des « sleigh » pour les travaux et le voyagement. Il y avait la carriole pour les sorties avec les enfants, la sleigh fine, appelé Speedeur ou Catherine pour 2 personnes pour les grandes sorties du dimanche, la petite sleigh appelée Runner utilisée surtout pour faire les commissions. Les routes n’étant pas dégagées comme maintenant, la neige était surtout tapée sur place par le piétinement des chevaux et des glisses des traîneaux. Alors, les sleighs avaient la possibilité de faire glisser le train du cheval sur le côté ce qui permettait au cheval de marcher dans le sillon et facilitait le travail du cheval.
Lorsque nous allions au village, on stationnait voiture et cheval dans un endroit près du magasin général appelé « La Shed » ou « Abris »…….. Comme il fut un temps où beaucoup voyageaient avec les chevaux, les villages devaient offrir un endroit pour pouvoir abriter les chevaux à l’abri et leur donner à boire et à manger.
L’image que je garde du Grand-père Clément est celle d’une personne très âgée qui se limitait à la chaise berçante, avec son crachoir tout près. Je ne l’ai pas connu vraiment Cependant, G-P Jean-Baptiste m’a montré les outils pour travailler le bois qui avaient été fabriqués par Clément en majeure partie. Il y avait de gros ciseaux à bois avec manchon pour placer sous le bras, des rabots en bois de 1 mètre de long (utilisés pour faire des planches, etc). J’ai compris qu’il avait travaillé pour la construction du chemin de fer en fabriquant des réservoirs d’eau pour alimenter les besoins de engins à vapeur (anciens engins qui tiraient les wagons du chemin de fer).
DEUXIÈME PARTIE
Extrait du livre L’Histoire Qui’a, écrit par mon père, Alcide.
(Ce livre est disponible à l’adresse suivante http://www3.sympatico.ca/bonin.1/ faire clic sur [L'histoire qu'y a] dans le bas de la page.
1. Mon père
Mon père, Jean-Baptiste, le garçon aîné de Clément, est venu au monde à St-Germain de Grantham le 9 août 1889 à un mille du village sur le chemin de Yamaska, en face du théâtre des Ancêtres d'aujourd'hui; c'était où son oncle Alphonse avait sa terre à bois autrefois. Plus tard, Clément a changé sa terre pour une maison au village de St-Germain .
A 19 ans, Jean-Baptiste revint au Canada pour chercher Anastasie Fafard qu'il prit pour épouse. Deux ans plus tard, lors du décès de sa mère, il décida de revenir au Canada; déjà il avait deux beaux enfants qu'Anastasie lui avait donnés, Simone et Alcide.
Il travailla donc avec son père comme menuisier; les maisons, les granges et les chèdes à voitures s'élevaient au travail de leurs mains.
3. La vie familiale
Entre 1912 et 1923, mon père avait une vache au village de St-Germain. Ma mère en avait soin, faisait la traite matin et soir. Elle déposait le lait dans des térines; le lendemain matin, avec une cuillère, elle ôtait la crème sur le lait. Après avoir fait cela plusieurs jours, elle brassait la crème avec une fourchette et faisait son beurre. Dans le fond des térines, ce qui restait, c'était du lait écrémé ou petit lait qu'on servait à boire à table. Quand on avait un surplus de petit lait, ma mère le laissait cailler et ensuite les adultes le mangeaient; les enfants ne se laissaient pas facilement convaincre.
Ma mère faisait beaucoup de couture pour la famille. Entre 1912 et 1923, elle achetait sa laine cardée, la filait au rouet, faisait ses écheveaux avec le dévidoir qui servait aussi à doubler la laine. Elle aimait beaucoup tricoter; sans regarder son ouvrage, elle ne perdait jamais ses mailles.
Elle aimait beaucoup son jardin et ses fleurs. De plus, elle allait ramasser des petites fraises des champs, des framboises dans le bois, des mûres dans le clos à vache. Avec ces fruits, elle faisait ses confitures pour recevoir la visite.
Avec des poches de sucre ou de farine que ma mère décousait, elle faisait des chemises d'ouvrage pour grand-père, pour mon père et les sept garçons; c'est elle-même qui les teignait sur le poêle de la cuisine. Ma mère faisait aussi des toiles cirées qui servaient de manteaux, de piqués pour les lits de bébés, de couvertures quand on allait en voiture. Le procédé de cirage était le suivant: elle prenait du coton à fromage, le peinturait deux fois avec de l'huile de lin et le laissait sécher sur la corde à linge.
A la mort de ma grand-mère Bonin, mon grand-père se donna à mon père avec tous ses biens et ses dettes et devint comme le fils à Jean-Baptiste; c'est drôle, mais le monde vivait comme cela dans le passé. Mon grand-père devenait mon frère et on l'appelait pépère; plus il vieillissait, je le crois car je suis rendu à l'arrière grand-père et je vous assure que l'on en a vu et entendu des choses.
CHAPITRE 3
MA VIE A ST-MAJORIQUE
1. La première année à St-Majorique.
2. Notre vieille maison et la vie familiale.
3. Ma mère, la besogneuse.
4. Mon père, l'homme à tout faire.
5. Péripéties d'Alcide.
La première année à St-Majorique
Premier voyage sur la terre près de la rivière à St-Majorique.
Jean-Baptiste venait d'acheter cette terre au mois d'avril 1923. Ce fut tout un voyage. Nous sommes partis,
mon grand-père Clément, mon père Jean-Baptiste et moi-même de St-Germain à 7 heures du matin. Nous transportions un voyage d'engrais pour le jardin de ma mère Anastasie; nous avions attelé le blond et la brune (la brune était très rétive) et nous avions 11 milles à faire sur des chemins à moitié neige à moitié terre; je me rappelle que c'était froid, en bas de zéro degré Farenheit.
La brune arrêtait souvent et ne voulait plus partir; on courait derrière le traîneau pour se réchauffer. Clément disait
en bougonnant: "Si ça continue, il va falloir coucher en chemin." Toujours bien, à 7 heures du soir, nous sommes arrivés sur le côteau des Bonin, sans avoir bu ni mangé car mon père pensait qu'on y serait rendu dans l'avant-midi.
Mon père dit: "Je vais vous faire des galettes pour souper." Mais comme il avait oublié le sel et le soda, nous avons mangé des galettes de carême.
Début sur la terre à St-Majorique
Après avoir acheté quatre vaches et un peu de machinerie, mon père Jean-Baptiste décida d'aller travailler à Montréal.
Grand-père Clément me dit: "Tu es assez savant, reste pour m'aider sur la ferme; moi je ne suis pas capable d'écrire et de lire mais je peux travailler quand même."
Comme mon cours scolaire était fini, je partis avec le blond pour aller m'acheter une petite charrue ST-OURS à St-Edmond. Le lendemain matin, je me suis mis à labourer une pièce de terre. Le labour fini, je l'ai hersé et tout à coup j'ai vu arriver grand-père dans le champ avec sa semence; c'était dans un grand sac ou poche en jute attachée au cou par une strape en cuir; il y avait une ouverture pour prendre le grain d'avoine. Il lançait le grain en l'air et le grain tombait égal sur le terrain, c'était beau à voir. J'ai enterré le grain avec la herse à finir. Grand-père a fait les rigoles et à la grâce de Dieu pour le reste jusqu'au temps des récoltes.
En attendant la récolte des foins, on a fait toutes sortes de travaux. Avec une digue grand-père a creusé des billots pour faire des auges pour les vaches et pour les cochons car jusque-là, on les faisait boire au sceau et long. Ces râteaux avaient trois pieds de large, formés d'un grand bâton au centre, renforcé par deux équerres pour le tenir droit; les dents des râteaux étaient faites de bois de frêne et mesuraient six pouces de long tout en étant distancées de trois pouces chacune.
Quand arriva le temps de couper le foin et le grain, grand-père et moi sommes partis aux champs avec une petite faux sur le dos et on s'est mis à l'ouvrage. Grand-père coupait jusqu'à six pieds de large. A toutes les demi-heures grand-père affilait les faux et ça continuait. On ramarait le foin et le grain avec des fourches et on faisait des vailloches.
Après l'avoir laissé sécher, on l'engrangeait. Quand venait le temps du battage, on étendait un pied d'épaisseur de grain sur le plancher de la grange et on battait le grain avec le fléau. Le fléau était fait de deux bâtons réunis au bout par une charnière de cuir.
Le grain était alors séparé de la paille et pour séparer le grain d'avec la balle on se servait d'une vanne. Une vanne, c'était une boîte de quatre pieds de large, de deux pieds et demi de profond et de huit pouces de haut en forme de demi-lune.
En donnant des coups de genoux sous le fond de la vanne, la balle volait au vent et le grain restait dans la vanne; ensuite on empochait le grain et on le déposait dans des carrés qui avaient déjà été préparés dans le hangar. Plus tard on battait aussi les fèves blanches (beans) et on les triait au cours de l'hiver.
Le boeuf du père René.
En 1923, quand mon père acheta la terre à St-Majorique, il y avait deux maisons séparées l'une de l'autre par un tambour ou chemin couvert de quatre pieds de large par vingt pieds de longueur. Il faisait noir là-dedans car il n'y avait pas de châssis et les portes étaient pleines. C'était épeurant de voyager d'une maison à l'autre. De plus, une des maisons était bâtie cinq pieds plus bas que l'autre faisant un angle de 12 degrés environ.
Après consultation avec mon père, ma mère et mon grand-père, il fut décidé de lever et d'approcher les deux maisons ensemble. Mon grand-père, mon père et moi-même, avons défait le tambour, avons levé la maison qu'on appelait le bas-côté et l'avons installée sur des rouleaux.
Un jour, le boeuf du père René voulait voir ce qui se passait; mais mon père, avec l'aide de Filou, lui fit rebrousser chemin. Plus tard dans la soirée, alors que tout le monde était couché, notre boeuf revint et cette fois-ci, il n'était pas de bonne humeur.
Grand-père, Marcel et moi étions couchés dans le bas-côté; mon père, ma mère, ma grand-mère et tous les enfants étaient couchés dans la grande maison. C'était une nuit chaude du mois d'août; les châssis étaient ouverts; des voiles faisaient office de moustiquaires. Il y avait seulement une marche de huit pouces pour monter sur le perron de quatre pieds de large.
Le boeuf s'était monté les pattes d'avant sur les bras du perron et avait la tête à deux pieds seulement du châssis de la chambre où étaient couchés mon père et ma mère; il beuglait et soufflait tellement fort que le voile volait au vent. Mon père dit à ma mère: "Ne grouille pas." Il se glissa à terre et à quatre pattes, il sortit de la chambre, alla vers la cuisine; le boeuf le sentait et le suivait; nous étions tous morts de peur en attente de voir si le boeuf allait défoncer la porte de la maison. On appelait le chien Filou qui tout d'un coup sortit de dessous du bas-côté et encouragé par nos cris de manger le boeuf, se mit à pincer le boeuf aux argots. C'en fut fait pour nous; le boeuf se dirigea vers la grange de Henri Héneault.
Le père René qui était à la recherche de son boeuf ne fut pas content d'apprendre que son boeuf était devenu enragé; il dut se décider à l'abattre. Chez nous, personne ne fut désolé de sa mort.
Chien Filou.
En 1923, mon père acheta un chien et oublia de demander au vendeur le nom du chien. Alors, le soir, pendant la prière, quand ma mère se mit à réciter les litanies des saints et que nous répondions "priez pour nous", voilà que le chien se mit à courir dans la maison avec la queue en l'air. Quelle distraction!
Après la prière, il y eut conférence et on baptisa le chien Filou. Il n'était pas bon pour la garde mais avait la qualité d'être bon pour les animaux et aimait beaucoup à jouer.
On jouait à la cachette avec lui; un soir, l'oncle Elzéar, prêtre curé, et frère de Jean-Baptiste, après avoir renfermé le chien dans l'étable, s'assit dans la cour sur une chaise après avoir laissé tomber sa soutane tout autour de la chaise.
On ouvrit la porte de l'étable; aussitôt sorti, le chien se mit à tourner autour de l'oncle Elzéar, se mit le museau sous la soutane et c'en fut fait du ballon. On jouait souvent à la balle avec Filou; on lançait la balle dans la rivière; Filou se jetait à l'eau pour la saisir et la ramener.
A cinq heures, on ouvrait la barrière de l'allée; on lui disait: "Va chercher les vaches". Aussitôt dit, aussitôt fait.
Un jour, il revint à la grange avec une couleuvre de trois pieds de long; il l'avait saisie dans sa gueule et l'avait secouée suffisamment pour qu'elle soit tombée dans le coma. J'ai pris la couleuvre, l'ai déposée autour de mon cou et je suis entré dans la maison au moment où on avait beaucoup de visite. J'ai déposé la couleuvre sur le plancher et elle reprit connaissance; cela créa tout un émoi; les enfants et même les grandes filles montèrent sur la table et se mirent à crier au secours.
Ma mère me regarda et me dit: "T'es mieux d'y voir." J'appelai vite Filou; il saisit la couleuvre, la secoua vigoureusement pour la rendre inerte et on est sorti dehors avec. Malheureux Filou! Il était sensible du coeur et se mit à vomir.
2. Notre vieille maison et la vie familiale
En 1923, notre vieille maison avait un bas-côté qui servait de cuisine en été, de "shop" à bois en hiver. Cette maison avait de l'antiquité ainsi que le bas-côté. Nous avions réuni les deux parties ensemble en 1923, mon grand-père et moi-même. Oui! Ce fut tout un événement le mariage des deux maisons. Elles avaient la même superficie mais étaient réunies un peu en biais, le bas-côté étant situé à dix pieds plus en profondeur. Les deux étaient faites en pièces de gros bois avec des poutres à dix-huit pouces du plancher; ces poutres servaient de tablettes de rangement.
La maison maîtresse avait une cuisine au rez-de-chaussée qui servait aussi de salle à dîner et de salon.
Au milieu, il y avait la table de 8 pieds de long par 40 pouces de large; elle était couverte d'un tapis ciré. En arrière de la table, il y avait un banc de 8 pieds; aux deux bouts et devant la table, on avait des chaises empaillées par grand-père.
Il y avait aussi un beau poêle noir avec réchaud et batteur. Derrière le poêle, il y avait une grande tôle trouée pour réchauffer les deux chambres. Pour en-haut, la chaleur montait par le trou de l'escalier; il y avait aussi une tôle trouée autour du tuyau pour donner de la chaleur. Puis juste à côté, c'était le vaisselier de 6 pieds de haut. Sur ce vaisselier, il y avait le fer à repasser qu'on faisait réchauffer sur le poêle; il y avait aussi la lampe à l'huile qui allait faire son tour sur la table tous les soirs. Suivait la boîte à bois juste avant d'arriver au bas de l'escalier où l'on voyait aussi la planche à repasser.
De l'autre côté du poêle, ça donnait sur la chambre de mes parents où prenaient place leur lit, le bureau, la commode, la vanité, la garde-robe, le berceau du dernier; de là on passait dans la chambre de grand-mère.
Disons en passant que dans chaque pièce, il y avait un crucifix, un rameau béni en sapin, une bouteille d'eau bénite fixée au cadrage de la porte, de sorte qu'en entrant on se signait; pour que l'eau reste toujours bénite, on remplissait les bouteilles avec de l'eau de pluie avant que l'eau bénite ait été toute utilisée; l'eau demeurait ainsi toujours bénite.
Grand-mère Mathilde avait sa chaise berceuse dans l'entrée de la porte de la grande chambre avec son tricot en mains. Elle tricotait beaucoup de mitaines, de bas et de sous-vêtements avec la laine du pays. Parlant de grand-mère, comme elle avait du trouble avec la circulation du sang, c'était mon ouvrage de lui frotter les jambes tous les soirs avec des linges en toile du pays; elle m'avait donné son rasoir-râteau dont elle se servait pour se faire la barbe.
Mon héritage a été fait de ce rasoir et des prières qu'elle récitait à coeur de jour dans la joie. Quel coeur elle avait cette grand-mère! Elle était faite de charité, d'espérance et de foi.
Au mur de la cuisine, il y avait une niche où trônait un beau Sacré-Coeur. Je vois aussi dans mon esprit une belle horloge de cent ans auprès du Sacré-Coeur; elle sonnait aux heures et aux demi-heures; avec elle, papa et maman savaient à quelle heure nous rentrions de veiller.
A côté, c'était la Sainte Famille encadrée; n'oublions pas la belle croix noire au-dessus de la porte d'entrée. Finissons en parlant du miroir situé à côté du poêle, miroir soutenu par un collier doré auprès duquel il y avait les fameuses allumettes de cèdre de 18 pouces de long. On prenait le feu à la targette du poêle pour allumer la lampe à l'huile et les pipes. En effet, ça fumait; à part la visite, tous les hommes de la maison fumaient la pipe; elle absorbait malheureusement plus de boucane; c'était nécessaire à une mère de famille.
C'est par l'escalier à bascule qu'on montait au deuxième où il y avait les chambres des enfants. Dans l'escalier, il y avait des barres de bois après le mur avec des bons crochets; souvent ces crochets avaient un voyage sur le dos. Quand il faisait trop froid le jour, on fermait la trappe d'escalier faite avec un cadrage de pin et recouverte avec du linge ciré; quand il faisait trop chaud, on ouvrait la trappe.
Dans la grande pièce, il y avait deux châssis français, un derrière la table et l'autre sur le mur adverse au-dessus de l'évier. Sur le mur opposé au poêle, il y avait le portrait du Pape Pie X; suivait la porte pour aller dans le bas-côté. A côté de cette porte, il y avait un rouleau en bois auquel était enroulée la serviette de 6 pieds faite en toile du pays qui servait à se sécher les mains.
Trônait ensuite un joli secrétaire; c'était un meuble dont la porte suspendue à des chaînes servait de table pour écrire; la porte étant ouverte, on voyait trois tablettes de paperasse, papier à écrire, encrier, crayons, enveloppes, livres de commandes, livre de chèques, etc. etc... Sur la tablette du haut, c'était la place pour les pipes et le pot à tabac de grand-père; la tablette du bas servait de bibliothèque.
Au mur qui donnait sur le derrière de la maison, se trouvait un évier équipé d'une pompe à la main avec chaudière au bec. Le renvoi d'eau, c'était une boîte de bois qui déversait son contenu dans le fossé derrière la maison. Sur une petite tablette près de l'évier, reposaient le verre à eau et le savonnier avec son gros
bloc de savon pur qu'on appelait savon du pays.
Quand quelqu'un entrait ou sortait par la porte de derrière entre l'évier et l'escalier, grand-père se levait en faisant attention pour ne pas renverser son crachoir et il avançait sa chaise.
La première marche de l'escalier était une fausse marche; elle avait un trou et une trappe; on l'appelait la trappe au chat; pour sortir, le chat poussait sur la trappe avec sa patte; j'aurais aimé connaître le patenteur de cette trappe; je lui aurais soulevé mon chapeau en son honneur.
Quand ma mère entrait son moulin à laver, son panier de linge sale, sa cuvette qu'elle déposait sur une chaise sans dossier, elle voyageait du poêle à l'évier pour avoir de l'eau tout en s'occupant de préparer les repas; souvent il y avait quelqu'un pour la déranger, à savoir Filou et notre chatte d'Espagne.
J'oubliais la descente de la cave; c'était une trappe au plancher ayant un anneau encastré dans un cercle du plancher; on s'en servait pour ouvrir la trappe. Grand-père était le gardien de la trappe afin que personne ne tombe dans la cave; la trappe était située juste devant sa chaise berceuse. La cave avait quatre pieds de profond avec des tablettes pour les cannages de ma mère, le sirop d'érable, la grosse boîte de tabac et le grand carré à patates; on y trouvait aussi assez souvent de petites bouteilles de vin; on était obligé d'y circuler à quatre pattes.
Le haut de la grande maison était divisé en deux parties. Dans la première chambre à côté de l'escalier, il y avait une couchette de 8 pieds de long et de 4 pieds de large avec des côtés solides de 18 pouces de haut et des barreaux carrés; dans cette couchette, trois garçons couchaient, deux à la tête et l'autre au pied. Ecartant une division de linge, on arrivait au lit des filles; elles y étaient trois aussi; elles avaient un bureau, une commode et une garde-robe en carton.
A la tête de l'escalier, à droite, une porte donnait sur la deuxième chambre avec plafond oblique parallèle à la ligne du toit; sur toute la longueur du mur gauche, il y avait un cabano de trois pieds de profond; plus loin, sur l'autre mur, il y avait le cabano à débarras où il faisait noir comme sur le diable; dans cette chambre, il y avait un lit double dans lequel mes deux petits frères rêvaient aux anges, mais seulement quand ils dormaient; mon lit à moi était là aussi.
Du côté nord de la chambre, une porte donnait sur une pièce cachant une boîte spéciale. En ouvrant ses deux couverts, on trouvait à l'intérieur une chaudière et un bout de tuyau qui était relié au haut de la cheminée en guise de ventilation. Tous les jours, grand-père vidait la chaudière et réclamait que c'était son ouvrage à lui; à côté de la toilette, dans une petite boîte, il y avait des feuilles de l'Action Catholique coupées en petits rectangles de 4 à 5 pouces; ce papier, un peu plus doux que le papier sablé, avait une utilité irremplaçable.
Un soir, mon père dit sans rire car il riait presque tout le temps: "Demain matin, je ne vous réveillerai qu'une seule fois." A vrai dire, il arrivait qu'on aimait faire la paresse le matin. Tous les matins, mon père venait faire son petit tour derrière la porte sur les toilettes; la porte le cachait; il lâchait un gros "pet". Moi je dormais aux aguets; mais un matin, réagissant à son signal, je sautai en bas du lit, m'habillai vitement et descendis en bas; en regardant l'heure, je remontai donc me coucher et mon père riait aux éclats derrière la porte.
Un soir, revenant de veiller, Marcel prenait plaisir à faire prier Bernard. Se souvenant que ma mère avait dit que trois avés avant de s'endormir nous conduisaient direct au ciel, il frôlait l'épaule de Bernard en disant: "Les entrailles est béni."
Et Bernard de répondre le "Sainte Marie Mère de Dieu"; et Marcel de recommencer son petit jeu. Cela nous donnait des distractions de temps en temps. Je crois que le Bon Dieu devait rire un peu avec nous autres.
Comme je travaillais assez sur la ferme, le dimanche, après la veillée, je me mettais à genoux pour mes prières; souvent je dormais à genoux appuyé sur mon lit le restant de la nuit. Un soir, par un beau soir d'été, ayant veillé un peu trop tard, je m'endormis dans la grange; le "blond" était en train de manger de l'herbe tout près.
Une fois, mon père avait traversé la rivière pour aller à St-Joachim en chaloupe car il ne savait pas nager. Bernard demanda à ma mère où était parti son père. Quand il entendit dire St-Joachim, il pleurnicha: "Moi aussi, je veux y aller au ciel".
Devant le perron de la grande maison, ma mère semait des concombres rameurs; aimant les fleurs, elle se faisait un beau rond de fleurs mélangées devant la maison. Je ne peux oublier la petite bâtisse à l'autre bout du jardin ayant siège à deux trous; il fallait y penser d'avance pour avoir son tour; cela arrivait souvent qu'il fallait se serrer les deux jambes surtout durant les pluies du mois de novembre.
On n'était pas gâté par l'électricité. Quand ma mère faisait son lavage en hiver, elle étendait son linge dans le bas-côté pour le faire geler; ensuite elle le rentrait dans la maison pour faire sécher.
Et si on passait dans le bas-côté. Dans la première pièce, la principale, il y avait du côté sud un grand châssis de cinq pieds carrés avec pentures ouvrant par le haut, avec un voile pour empêcher les mouches d'entrer. Du côté nord, il y avait des châssis français sous lesquels il y avait la meule à l'eau pour aiguiser les faux, un établi; en sortant sur le perron, on était à portée du puits. En montant dans le haut du bas-côté, il fallait faire attention pour ne pas tomber tellement il y avait de choses sur les marches. Le grenier était rempli d'antiquités de toutes sortes; il fallait mouver plusieurs articles afin de pouvoir traverser l'appartement; on y retrouvait deux lits avec paillasses qui servaient à grand-père, Marcel et moi-même quand il y avait de la visite; il arrivait même que mon père couchait sur la table sous nous quand les lits manquaient surtout pendant le temps des Fêtes.
En redescendant, on pouvait se rendre jusqu'à la cave qui servait de débarras.
Au premier, il y avait une autre pièce, plus petite, on y accédait en montant quelques marches, le linge journalier y était accroché. On y trouvait le séparateur pour ôter la crème dans le lait, le coffre d'outils de grand-père, le 100 livres de farine de sarrasin, le corps de lard salé, le panier de linge sale, une valise de linge usagé, plusieurs tablettes faisant le tour de la pièce pour recevoir un peu de tout; la chaudière à saindoux devait être enjambée tellement il y avait peu de place à circuler.
Un Jean-Baptiste enjoué
Quand arrivait le temps de faire le train, mon père disait devant les enfants: "Viens Alcide, on va aller tuer le veau." L'étable s'emplissait mais il n'y avait pas de veau à tuer.
Une fois, les enfants décidèrent de faire un pique-nique près de la rivière; une de mes cousines dit: "Je vais tout préparer". Mon père, ayant trouvé une bouse de vache sèche, l'enveloppa dans un papier soie et l'envoya porter à la rivière pour le pique-nique avec le message suivant: "Dis à ta cousine de l'ouvrir seulement pour le dessert." Il était content de lui avoir joué un tour.
Une fois, en visite chez Wilfrid à Montréal, en arrivant au logement de Wilfrid, il laissa ma mère sur le trottoir le temps supposément de rentrer au dépanneur situé au premier étage pour s'acheter un cigare. Il monta au logement par l'intérieur et se rendit sur le perron pour dire à ma mère: "Qu'est-ce que tu fais là sur le trottoir, monte en haut avec moi."
Ma mère me conta aussi qu'une fois pendant leur séjour aux Etats-Unis, c'était un soir et il voulait l'embrasser; alors les deux couraient autour de la table. Soudain quelqu'un frappa à la porte; mon père lâcha alors un gros "pet" puant et alla se cacher derrière une porte. Ma mère dut aller répondre à la porte en se disant: "Comme j'ai honte."
Un de mes frères étant à l'hôpital, avait été opéré pour l'estomac; comme il était sur les soins intensifs, l'infirmière ne voulait pas laisser entrer mon père dans la chambre. Mon père lui dit: "Demandez à mon garçon sur quel "rollway" qu'il a mis le "cantouque"." Elle répondit: "Je ne comprends rien à cela. Allez lui demander, mais faites vite."
En 1936, mon père et moi étions allés à la ville pour faire des commisssions. J'ai dit à père: "Venez avec moi, je vais vous payer la traite." Il me répondit: "OK, je vais y aller mais remarque bien, c'est parce que tu es parti de la maison et que je n'ai plus à te donner l'exemple de la bonne conduite."
Quand nous allions à la messe, on avait des places réservées dans la voiture; en avant, pour mon père, ma mère et le bébé du temps; en arrière, tous les autres enfants.
Mon père aimait beaucoup chatouiller ma mère sur les genoux; il avait les yeux pétillants dans ce temps-là. Ma mère lui disait: "Prends gare à toi, les enfants vont te voir faire."
Mon père aimait beaucoup les enfants; il ramassait de gros sous; autrefois les sous étaient de la grosseur des cinquante sous. Il appelait les enfants au Jour de l'An et frondait les sous dessous la table; il était content de voir les enfants à quatre pattes ramasser les sous.
Mon père a travaillé un peu à la poudrière de Drummondville. Cette ville comptait 3 à 4 mille habitants dans ce temps-là et c'était intéressant à visiter. Nous étions partis, la famille (père et mère et les 5 enfants) pour visiter cette fameuse poudrière; comme il faisait chaud, papa arrêta le blond devant un restaurant.
Il commanda de la crème à la glace pour tout le monde; nous les enfants, nous ne connaissions pas cela; faisant la bouche fine, nous avions refusé de manger cela. Alors papa et maman ont mangé nos portions. Papa soupira: "Moi qui pensais leur faire plaisir." On était, comme on le dit en "canayen" des "niaiseux".
FETES ET LOISIRS
Un Noël traditionnel de 1924
A Noël, mon frère Marcel et moi-même avons eu le plaisir d'avoir été élus pour faire des bergers avec une dizaine d'autres garçons de la paroisse. Dans ce temps-là, le prêtre était obligé de chanter trois messes: la première à minuit, la deuxième (de l'aurore) et la troisième (du jour). Pour nous les bergers, c'était après la messe de minuit que le bal commençait; nous étions cachés dans l'escalier et les anges attendaient dans la sacristie. Tout à coup, les anges se mirent à chanter: "Réveillez-vous." Nous les bergers, on sortit de notre cachette en chantant: "Réveillons-nous." Nous marchions dans la grande allée en route vers la crêche pendant que les anges entraient dans le choeur. Assemblés autour de la crêche, avec nos habits de peaux et nos étoles de couleurs vives et nos cannes, nous avons échangé des cantiques avec les anges vêtus de belles robes blanches et d'ailes dorées.
Un jour de l'An traditionnel
C'était une grande fête pour les parents et les enfants. Le matin, en se levant, on courait pour recevoir la bénédiction paternelle. Puis dans nos bas suspendus à une corde au milieu de la cuisine, on trouvait une patate, deux candies enveloppés dans du papier de gazette. Les plus vieux y trouvaient aussi un vêtement de linge.
Dans le courant de la journée, la parenté arrivait pour nous souhaiter une bonne et heureuse année. La mère sortait tout ce qu'elle avait préparé depuis des semaines; elle avait assez de provisions pour nous bourrer tous pour le dîner et le souper.
Quand arrivait la veillée, la maison était pleine à craquer. Les petits enfants avaient hâte que leur tour arrive pour déclamer une récitation, d'autres étaient renommés comme chanteurs; pour les plus vieux, c'était surtout le temps de goûter au p'tit blanc, récits, chants et p'tits coups réveillaient les esprits et d'heureux souvenirs se gravaient dans nos têtes.
Souvent le dimanche soir, après souper, on allait chercher dans le cabano le tourne-disque (on disait le graphophone) avec son grand entonnoir et ses "records"; c'était un grand plaisir de le faire jouer et ce soir-là on se couchait très tard.
Des soirs, on jouait aux cartes, d'autres soirs, on chantait; souvent aussi c'était le soir des farces et c'est Marcel qui commençait le bal le plus souvent.
Le samedi soir, la famille avait une petite tradition. Papa attelait le "blond" sur la voiture à deux sièges. Maman faisait passer les enfants dans la cuvette qui servait de baignoire, elle leur mettait leur jaquette afin qu'ils soient prêts à aller à la couchette au retour. Puis on embarquait tous dans l'express pour aller faire un tour de voiture. En chemin on faisait la prière du soir avec un peu de distractions bien entendu.
Tous les dimanches, Jean-Baptiste sortait sur le perron de l'église pour avoir des nouvelles paroissiales et assister à l'encan qui se faisait pour les âmes du purgatoire; il s'y vendait toutes sortes de choses: cochons de lait, volailles, veaux, mitaines, bas de laine, etc, etc... Ensuite, il entrait de nouveau dans l'église pour faire le chemin de la croix. Il revenait dîner à la maison et vite retournait à l'église pour les vêpres qui avaient lieu à deux heures donnant ainsi l'exemple de sa foi à sa famille. Je n'ai jamais entendu blasphémer grand-père, grand-mère ou père. C'était vraiment du bon monde.
Un jour, Jean-Baptiste dit à Alcide: "Ce soir, c'est dimanche et je ne veux pas te voir aller à l'étable pour faire le train. Pour ta première blonde, tu vas te faire gâter." Puis il s'adressa à Marcel: "Vas atteler le blond" qu'on appelait Pat, prends les grelots que tu poseras après le travail du traîneau; tu sortiras la robe de carriole neuve et tu amèneras la carriole à Alcide devant la porte de la maison."
Un autre jour, il dit à Alcide: "Tu auras l'air d'un homme quand tu fumeras." Il n'avait pas besoin de dire cela à Marcel qui déjà fumait en cachette, il prenait la pipe de grand-père Clément assez souvent pour se régaler; à huit ans, grand-père Clément lui avait donné une pipe en plâtre et Marcel fumait en se rendant à l'école. Une fois à l'école, Marcel fumait pendant la récréation; il s'était caché avec un copain dans la chède; les filles, voyant sortir la boucane par les fentes de la chède, sont allées avertir la maîtresse. Marcel, ayant senti la soupe chaude, avait eu le temps de cacher sa pipe dans ses culottes pouffantes (golf) avec sa blague et ses alumettes. La maîtresse commença par fouiller l'autre garçon qui avait des petites culottes courtes au-dessus des genoux; il n'avait pas de poche et seulement une petite fente dans le côté attachée avec un seul bouton. Marcel riait et nous disait: "Devinez donc ce que la maîtresse a trouvé en défaisant le bouton..."
3. Ma mère la besogneuse
L'alimentation
Dans le temps de la crise ou de la dépression, le matin, après avoir récité l'Angelus, ma mère nous servait des crêpes blanches avec de la mélasse; après le déjeuner, avant que personne ne sorte de la maison, c'était la prière en famille.
Le midi: l'Angelus, la soupe aux pois cuite avec un gros morceau de lard salé; comme le beurre était rare, c'était du saindoux qu'on mettait sur le pain ou les tartines; des fois, on y ajoutait un peu de sucre blanc, question de se changer du dessert quotidien: la mélasse. Le soir: l'Angelus, de la galette ou des crêpes au sarrasin; pour le dessert, c'était une assiette à soupe de gruau clair, cuit avec le petit lait écrémé.
J'achetais un gallon de mélasse par semaine; souvent avant la fin de semaine, il n'y avait plus de mélasse.
Le poisson était au menu de chaque vendredi et pendant l'Avent, le Carême en plus des jours de jeûne.
On mangeait de temps en temps du boeuf le dimanche midi et de la fricassée le soir; c'était une surprise de pouvoir manger un dessert spécial le dimanche soir.
Quand il y avait une fête personnelle, pour remplacer le gâteau, on mangeait de la bonne "poutine chômeur" ou de la "poutine aux pommes".
Pour les fêtes, ma mère faisait des galettes à la crème avec un peu de sucre dessus. Une année, elle les avait cachées dans le cabano; comme j'avais un bon sentiment, j'ai trouvé sa cachette et tous les jours j'allais me chercher une galette. Un jour, ma mère s'aperçut que ses galettes disparaissaient et convoqua Simone, Marcel et moi-même; ce fut une conférence de galettes. Je fus découvert à cause de mon incapacité de mentir.
Une fois Marcel a eu une petite aventure. Ma mère lui avait dit: "Va au puits chercher la saucisse sur la tablette, je vais en faire cuire pour le dîner." Comme Marcel avait échappé la saucisse au fond du puits. Grand-père alla chercher une pompe et vida le puits; ainsi la saucisse fut récupérée et le puits bénéficia d'un bon nettoyage.
Tous les samedis matins, ma mère préparait le pot de beans. Elle lavait les beans et en remplissait le pot aux trois quarts sans oublier d'y déposer un beau morceau de lard salé avec la couenne. Elle nous demandait à Marcel ou à moi d'aller porter le pot chez le boulanger. Le boulanger remplissait le pot d'eau et le déposait dans son four à pain pour la cuisson jusqu'au lendemain matin; après la messe, en revenant à la maison, nous ramenions le pot de belles beans dorées. On lui faisait honneur au déjeuner quitte à avoir de la somnolence pendant la messe de 9 heures et demie pour ceux qui y retournaient.
Le pain
Ca prenait trente-trois pains par semaine pour nourrir la famille. Le lundi matin, ma mère faisait cuire six patates moyennes, les déposait dans une grande chaudière de cinq gallons avec l'eau de la cuisson; elle y ajoutait deux carrés de deux pouces de ferment et une poignée de sel. Après avoir mélangé le contenu, elle déposait la chaudière sur le réchaud du poêle et laissait le tout fermenter toute la journée.
Après le souper, commençait mon ouvrage de boulanger; je déposais cinquante livres de farine dans la huche, prenais la chaudière qui était pleine de fermentation et la vidais dans la huche. Là je pétrissais la pâte jusqu'à ce qu'elle ne colle plus aux mains. Ensuite je déposais le couvert dessus pour mettre fin à mon ouvrage.
A quatre heures, le lendemain matin, ma mère était déjà debout; elle graissait trente-trois moules à pain, se rendait près de la huche qui était sur la table; elle enlevait le couvert qui était soulevé à quatre pouces au-dessus de la huche. Elle déposait la pâte sur la table et la divisait en trente-trois morceaux, la pétrissait de nouveau avant de la déposer dans les moules. La pâte levait jusqu'à quatre heures de l'après-midi, moment où la cuisson commençait; la dernière fournée sortait du fourneau après huit heures du soir. Alors ma mère couvrait les pains frais avec un grand drap blanc. Le lendemain matin, elle rangeait les pains dans la laiterie et la semaine suivante, la même opération recommençait.
La saucisse et le boudin de maman
Pour faire sa saucisse, maman utilisait les boyaux des intestins du porc; pour faire son boudin, elle prenait les boyaux des instestins du boeuf.
Le boyau, séparé de la panse, du colon ascendant et de l'estomac, était déposé dans une cuve à demi-remplie d'eau; il fallait glisser le pouce et l'index sur le boyau afin de le vider de son contenu; ensuite, il fallait trouver le moyen de virer le boyau à l'envers; on y arrivait à l'aide d'une grosse épingle à sûreté sur laquelle on enroulait peu à peu l'intérieur du boyau; on procédait ensuite au nettoyage complet en se servant du dos d'un couteau; on le lavait, on le rinçait et ensuite on le remettait à l'endroit selon le même procédé.
Puis, on attachait solidement un bout avec de la ficelle; on le gonflait d'eau claire par l'autre bout; c'est par ce procédé qu'on voyait s'il était étanche; si non, on coupait le bout troué et on recommençait. Le boyau était alors prêt à être installé au bout de l'entonnoir du moulin à hacher la viande.
Maman préparait sa viande à saucisse: du maigre de lard, un peu de veau, des épices, sa petite touche personnelle qui demeurait son secret. On procédait alors au remplissage; on s'y mettait à trois: l'un tournait la manivelle, un autre fourrait la viande dans le moulin et le troisième faisait des noeuds dans la saucisse à tous les cinq pouces au fur et à mesure qu'elle se remplissait. Il ne restait qu'à la faire cuire et à la manger.
Pour le boudin mêmes opérations; il était cependant composé différemment: sang de porc, lard haché maigre, épices et une autre petite touche personnelle.
C'était toute une corvée quand arrivait le temps de la saucisse et du boudin. Ma mère prenait toujours la tâche la plus ardue, celle du clinage, du lavage et du rinçage du boyau. Nous les enfants, on lui levait notre chapeau.
Le grand ménage
Parlons pour commencer des paillasses. C'était des sacs en forme de poches avec une ouverture au centre et un rabat avec bouton et boutonnière pour tenir l'ouverture fermée. La paillasse était remplie de feuilles blanches de maïs. Quand on faisait le lit, on brassait les feuilles pour rendre la paillasse plus souple.
Ces paillasses faisaient cric crac croc!!! Les parents n'aimaient pas cela car cela pouvait troubler le sommeil des enfants, leur faire faire des cauchemars et perdre leurs "rêves aux anges". Sans radio, sans télévision, de téléphone, la vie était calme et les rêveurs s'amusaient à découvrir ce qu'il y avait sous les feuilles de choux.
A l'automne quand on faisait l'épluchette de blé d'Inde, on vidait les poches de blé d'Inde au milieu de la grande pièce du bas-côté. On mettait des chaises autour et tout le monde plumait du blé d'inde. Celui qui en trouvait un rouge avait le droit d'aller embrasser la fille qu'il trouvait de son goût car il était nommé Roi; de même si c'était une fille qui faisait la trouvaille, c'était permis d'aller embrasser un garçon.
Ma mère demandait de séparer les feuilles blanches des autres; les blanches étaient séchées et la mère les utilisait pour remplir les paillasses quand elle faisait son grand ménage.
Quand arrivait le temps de tuer les volailles, on leur coupait la tête sur une bûche avec une hache; on transportait les volailles mortes à la maison pour les ébouillanter et les plumer. On gardait les meilleures plumes; après les avoir séchées, on les groupait en plumards qui servaient à l'époussettage. On conservait les plus belles plumes pour écrire.
Les pattes de lièvres et de lapins avaient aussi leur utilité; après qu'on eut recouvert le poêle de fonte d'une couche de cire, on se servait des pattes pour l'astiquer et le faire briller.
4. Mon père, l'homme à tout faire
Le rouleau à neige de mon père
Dans les années 1923 à 1930, mon père a été nommé inspecteur des chemins pour le premier rang et la route pour aller jusqu'au village à partir du deuxième rang.
Alors, il s'est fabriqué un gros rouleau car dans ce temps-là on utilisait des rouleaux pour fouler la neige dans les chemins. Son rouleau avait 5 pieds de haut et 10 pieds de large et il était formé de 3 grosses roulettes reliées par un essieu. Ces roulettes étaient installées sur des bouchinnes d'un rack au centre duquel était greffée une togne. Les roulettes de bois étaient retenues par des cerceaux en métal vissés au bois à tous les 2 pouces.
On n'avait pas été toujours capable de trouver un employé pour rouler les chemins; alors pendant de nombreuses années, c'est moi qui me tapais la job au coeur des tempêtes.
La glacière
En 1924, pour faire sa glacière, mon père s'était acheté une tonne de mélasse vide pour cinq dollars; dans le côté de la tonne, il perça un trou de 18 pouces de diamètre; cela servait d'ouverture et de porte.
Au commencement de décembre, un soir mon père versa un seau d'eau dans la tonne. Le lendemain, il tourna un peu la tonne et vida encore un seau d'eau. Quand il eut fait son petit jeu assez longtemps, il se retrouva avec une glacière dont la couche de glace avait bien de 6 à 8 pouces d'épaisseur.
Ensuite il fit un grand trou dans le carré de foin y déposa la glacière et la recouvrit de foin en prenant soin cependant de laisser libre l'espace pour mettre la porte. Cette porte était recouverte d'un lot de couvertures et de catalognes.
Quand il faisait boucherie, la semaine avant Noël, il débitait la viande dans le bas-côté, il la faisait geler, l'enveloppait morceau par morceau et allait la déposer dans la glacière. Il ouvrait la glacière seulement une fois par semaine pour prendre de la viande; il venait déposer ce paquet de viande sur la tablette du puits qui servait de frigidaire.
Dans le haut du carré du puits, il y avait un vireveau alimenté à la main avec une poignée. Après le vireveau, il y avait une chaîne qui soutenait trois chaudières que l'on descendait dans l'eau pour conserver les aliments frais mais pas congelés.
Mon père avait une autre sorte de glacière; c'était de la viande enterrée dans le carré de grain.
Une année, on avait eu un temps très doux et la viande ne pouvait pas geler. Ma mère avait installé tous ses chaudrons pour faire cuire la viande avant de la perdre, et elle nous avait mis à la prière pour avoir du temps froid.
La jambonnière
En 1924, mon père a fait une jambonnière; c'était une petite bâtisse de trois pieds de carré et de 8 pieds de haut avec un ventilateur sur la couverture. La bâtisse avait deux portes sur la devanture; celle du haut mesurait 2 pieds par 3 pieds; celle du bas mesurait 2 pieds carrés et était en plus munie d'une targette pour contrôler l'air.
Il y avait quatre crochets installés au plafond pour recevoir la viande qu'on voulait jambonner; généralement c'était une fesse, une épaule et une partie du côté à partir duquel on faisait le bacon.
Alors mon père faisait de la saumure légère qu'il déposait dans une cuve de bois; il enveloppait sa viande dans du coton à fromage et la faisait tremper dans la saumure toute la nuit. Le lendemain matin, il accrochait la viande au plafond de la jambonnière. Il allumait un petit feu pour avoir du charbon de bois.
Et là il mêlait la braise à des copeaux d'érable, à des épis de blé d'Inde séchés et à des épluchettes pour donner un petit goût sucré au jambon. On regardait sortir une petite boucane par le ventilateur; ça prenait une semaine à jambonner.
Le fourrage vert
Un été, mon père avait décidé de faire du fourrage vert pour ses vaches. Il sema de l'avoine avec des pois après avoir engraissé une pièce de terre neuve. L'avoine et les pois poussèrent et la récolte fut très belle. Avec son moulin à faucher, mon père coupa la récolte, la laissa faner et l'entra dans le carré de la grange. Une semaine plus tard, il s'aperçut que la vapeur montait de 2 à 3 pieds de haut au dessus du carré. Il alla chercher son gros cheval brun, lui fit fouler la récolte et la vapeur disparut. Il répéta le même manège pendant plusieurs semaines et le fourrage vert fut réussi.
L'année suivante, il acheta un silo en lattes de bois semblables aux lattes de clôtures à neige; il y fit ensiler son blé d'Inde et son fourrage vert. C'était son premier silo et les vaches donnèrent beaucoup de lait.
Moulin à battre le grain
En 1930, mon père acheta son premier moulin à battre ainsi que le pont roulant de chevaux à vapeur. Le pont était fait ainsi: sur un angle de trente degrés, le plancher, assez grand pour entrer deux chevaux, était fait avec du hêtre de 2 pouces par 8 pouces et par 6 pieds de long; le plancher était déposé sur des chaînes qui fonctionnaient sur des roues de métal fixées à tous les 8 pouces de chaque côté. Le pont avait des gardes sur les côtés et sur le devant. Après que les chevaux étaient montés sur le pont, on installait une barre en arrière pour les empêcher de sortir. Il y avait une grande poulie de 5 pieds après le pont roulant et une autre plus petite après le moulin à battre; elles étaient réunies ensemble avec une courroie de cuir. Les chevaux étaient ferrés à piton carré et par la force de leurs jambes ils faisaient fonctionner le pont.
Grand-père faisait manger le moulin avec le grain que je lui donnais en provenance du carré à grain; mon père avait soin du crible et des poches et Marcel recevait la paille en arrière. De temps en temps, grand-père nous payait la traite avec du tabac à chiquer à la mélasse. Pour arrêter le moulin, il fallait arrêter les chevaux avec une grande barre de bois d'orme installée au pont; on mettait une pression de la barre sur la courroie de cuir en disant: "Woh! Woh!." Les chevaux arrêtaient.
Les cochons et la boucherie
Une année, Jean-Baptiste avait élevé deux truies qui ont eu chacune une portée de huit cochonnets; ça en faisait 16 à part ceux qu'elle avaient mangés; sur les 16, il y avait 10 mâles; on en garda un pour l'encan à la porte de l'église. On les appelait petits cochons de lait car à quatre semaines, ils étaient déjà sevrés.
Jean-Baptiste castra les 9 autres mâles et trois mois plus tard, avant de partir travailler à Montréal, il dit à Alcide et Marcel: "Vous nettoierez les cochons cette semaine et les mettrez dans l'enclos."
Alors, le lundi matin, Alcide et Marcel se rendirent à la porcherie. Alcide avait les pinces et les anneaux, c'est Marcel qui avait la job de tenir les cochons le temps qu'Alcide leur passe l'anneau au nez; on passait cet anneau au nez des cochons pour les empêcher de fouiller le terrain. Un cochon de quatre mois était très difficile à tenir. Marcel ricanait: "Fais attention pour ne pas te tromper." De temps en temps, il était sous le cochon. Imaginez, c'était difficile de le reconnaître...
Le cochon de boucherie
Une année, on avait tué un cochon qui pesait six cent cinquante livres; c'était un cochon engraissé aux épis de blé d'Inde; il avait été castré à 3 semaines et enlainé; on l'avait mis au clos près de la grange. On lui donnait de l'eau de vaisselle pure non savonnée, on y ajoutait un peu de son. Le cochon mangeait de l'herbe dans le pré, comme les vaches. Il passait l'hiver dans l'étable, au printemps on le remettait au clos. Au mois d'août, le cochon était devenu très long et maigre; alors on le rentrait de nouveau dans l'étable et on s'installait dans une stalle d'un pouce plus large que lui et de douze pieds de long; à chaque semaine, on élargissait sa stalle d'un pouce; on faisait cela dans le but de l'engraisser pour les Fêtes. Il mangeait jusqu'à 100 livres de farine de cochon par repas ainsi que trois épis de blé d'inde. Il mangeait, il dormait et faisait...
Boucherie
Jean-Baptiste faisait boucherie tous les ans, la semaine avant Noël. Il disait: "Allez placer le vire-veau en place." C'était un billot de 8 pouces qui était sur les poutres à 6 pieds; au bout de la poutre, il y avait deux morceaux de bois cloués ayant 8 pouces entre pour recevoir le billot; dans le bout du billot, il y avait des trous de 2 pouces pour recevoir des perches; ces perches servaient à tourner le vire-veau. Au centre il y avait une chaîne avec crochet pour attacher l'animal. On tournait le vire-veau chacun notre tour et l'animal montait dans les airs; dans cette position, on pouvait le plumer, l'éventrer et le laver. Grand-père Clément avait peur du sang; alors, Jean-Baptiste faisait la saignée et Anastasie, ma mère, avec la poêlonne et la chaudière, cueillait le sang pour faire son boudin des fêtes.
Ensuite, il fallut ébouillanter notre cochon afin de lui ôter les soies; on fit bouillir de l'eau dans un grand chaudron et on la déposait dans une auge nommée foulon; il fallait que l'eau soit assez chaude pour qu'on ne soit pas capable d'y tremper les doigts plus de deux fois. On déposait les chaînes dans le foulon en laissant retomber
les bouts hors du foulon; on déposa le cochon dans l'eau en s'empressant de croiser les chaînes par dessus lui. Pour ébouillanter notre fameux cochon de 650 livres, on était 6 hommes pour retenir. Quand la soie s'arracha facilement avec les chaînes, on plaça des madriers sur le foulon; on y déposa le cochon, on continua à lui arracher ses soies avant qu'il ne refroidisse trop; puis on nettoya la peau avec des couteaux tout en la lavant dans l'eau.
Plusieurs métiers
Pendant plusieurs années, il manqua de l'ouvrage comme charpentier; alors, Jean-Baptiste travaillait avec sa famille sur la terre. Il fallait se serrer la ceinture car le boeuf se vendait ,02$ la livre, les oeufs ,01$ chaque, le lait ,015$ la livre et les bananes ,05$ la tresse.
Jean-Baptiste fabriqua une forge avec un séparateur donnant ainsi la job à Alcide de ferrer les chevaux. Il acheta deux clippers, un pour la maison, l'autre pour les animaux.
Il allait aux bois se chercher du buis et faisait des tisanes qui servaient de purgation pour la famille et les animaux.
Il tannait le cuir car personne ne voulait acheter les peaux; il étendait les peaux sur le plancher de la grange, les salaient pour faire fondre la viande ensuite, après avoir préparé des cuves remplies à moitié de fumier de volaille et d'eau, il déposait les peaux dans les cuves, les laissait tremper pendant une semaine; ensuite, il les pilait, les essorait avec les tordeurs qu'il avait lui-même patentés et fabriqués. Il fallait que l'eau soit toute sortie des peaux pour faire un bon cuir souple; il fallait que les peaux soient de nouveau dans une solution dont je ne me rappelle pas la recette et qu'elles soient essorées de nouveau.
Une année, il avait tanné une peau de cheval, une de vache, deux de veau et une de chevreuil. Le cuir fait de la peau de chevreuil servait à faire de la babiche, pour coudre le cuir, pour faire des attelages pour les chevaux, pour faire des bottes et des souliers de boeuf.
Il faisait bouillir les derniers ramages d'eau d'érable pour faire son vinaigre blanc; je me rappelle qu'il se servait d'un thermomètre semblable à celui dont se servait pour faire du sirop d'érable mais je ne me rappelle pas jusqu'à quel degré ça devait bouillir.
Il avait installé dans le verger une boîte de quatre pieds de haut, quatre pieds de large et quatre pieds de long sur les piquets de cèdre à trois pieds dans les airs. Il y avait des ventilateurs dans le haut des boîtes du côté du soleil levant; à deux pouces du fond de chaque boîte, il avait installé une champleur en bois. Parmi les ingrédients de son vinaigre, il y avait du hublon et du ferment. Quand on allait dans le verger, il y avait un bourdonnement de fermentation semblable au bruit d'une rûche d'abeilles. A l'automne, il coulait son vinaigre; il disait: "Joual vert, qu'il est beau et clair!"
Quand l'hiver était arrivé, il faisait des harnais simples et doubles; assis sur son cheval de cordonnier, il préparait aussi ses ligneuls et ses babiches. C'était beau de le voir travailler.
Une année, il avait changé trois cordes de bois fendu en éclats d'un pouce carré pour une peau de cheval. Tout ce bois, il l'avait monté au troisième étage de la grange avec l'aide d'Alcide et de Marcel.
Il réparait les chaudières et terrines avec de l'étain ou avec des rivets et des washers de cuir quand le trou était trop grand.
5. Péripéties d'Alcide
Les branches de chat
A l'âge de douze ans, au printemps, j'allais au bois chercher des branches de chat; je les coupais par bouts de trois pouces avec mon petit couteau; j'affilais le bout sur un angle de 30 degrés; à un pouce du bout je faisais une autre coupure aux deux tiers de profondeur et au même degré. Ensuite, avec le manche de mon couteau, je tapais sur l'écorce pour la décoller du bois. Ayant enlevé l'écorce, je faisais un sillon avec mon couteau à partir du trou jusqu'au bout. En remettant l'écorce, j'avais fait un sifflet.
On se servait aussi de ces branches à l'automne pour attacher les pieds de blé d'inde par paquets; je coupais le blé d'inde avec une faucille et grand-père faisait l'attache; les paquets étaient accotés sur des chevalets que grand-père avait fabriqués pour la circonstance. Les branches de chat, c'était de belles branches droites qu'on pouvait plier sans qu'elles cassent.
Accident
Je vais vous raconter le petit voyage que j'ai eu avec le râteau à foin.
En 1924, comme mon père avait fini ses foins un de ses voisins lui demanda d'aller lui aider à finir les siens. Alors le lendemain matin, mon père et moi-même partîmes avec notre voiture à foin pour aller lui aider. Arrivés sur les lieux, le voisin dit à mon père: "Ton garçon va "râcler" nous autres, nous allons charroyer le foin." Ayant attelé les chevaux, un de 3 ans et l'autre de 4 ans, sur le râteau, j'ai "râclé" la première pièce; à la suite de cela pour me rendre sur la deuxième il fallait traverser un pont de 12 pieds de large; le râteau en avait 14 lui. Quel problème!
J'avais 12 ans et j'étais tout petit, le siège était trop haut, donc je me contentais de m'adosser sur le siège. Alors, arrive le pont. J'ai levé les dents du râteau à un crochet et je m'engageai sur le pont. Une roue tomba au bout du pont, la togne frappa le cheval de gauche sur les jambes, celui-ci prit peur et les deux chevaux partirent à l'épouvante; le crochet qui tenait les dents céda et moi je suis tombé dans le râteau à la place du foin.
Le râteau s'accrocha dans la clôture faite en broche "carreautée" alors, dans l'élan, plusieurs piquets de clôture furent cassés. Au bout de 3 arpents, la roue du râteau fut soulevée car un piquet n'a pas voulu céder; c'est ce qui ne permit de sortir de là comme Jonas sortit de la baleine. J'avais seulement une petite bosse à la tête.
Arrivé à la maison pour souper, j'ai monté directement me coucher. Ma mère s'informa à mon père de la raison de cela. Il lui dit: "Il lui est arrivé la même chose que toi". En effet, la veille, mes parents avaient eu un accident; le blond tomba dans un trou sur un pont défoncé; mon père et ma mère l'avaient suivi; le blond avait eu l'instinct de ne pas remuer et mes parents s'en étaient sortis sains et saufs.
Le violon d'Alcide
Un soir, j'ai demandé à mon père s'il voulait me faire un violon; il me répondit qu'il n'était pas capable. Alors je me suis mis dans la tête de me le faire moi-même. Pour avoir un modèle, j'ai emprunté le violon de grand tante Marie.
J'ai pris une planche d'érable et je l'ai creusée à la main jusqu'à ce qu'elle soit assez mince pour qu'on voie la lumière à travers le fond. J'avais entendu dire que plus le fond était mince, plus beaux seraient les sons. Je me suis rendu sur le chemin de Yamaska pour acheter une vieille planche de pin pour le dessus; plus le bois était vieux, plus le son était beau; le fermier me la donna en me souhaitant bonne chance.
Je fis la queue du violon avec du merisier. Les clés, le pont et le petit poteau pour supporter le dessus ont été faits aussi en merisier. Je me suis fait des gabarits pour être capable de plier les côtés. Les côtés étaient des éclisses en bois de plaine de 2 pouces de large par 1/8 d'épais; je les ai fait tremper dans l'eau chaude, les ai pliées et fait entrer dans les gabarits.
Pendant deux jours, je les ai laissées sécher; ensuite je les ai découpées de la bonne longueur et je les ai collées à leur place comme tous les autres morceaux.
Il ne restait qu’à aller m’acheter des cordes pour que mon violon soit terminé.
Quand à l’archet, il a été fait en frêne; pour le crin, je m’organisais en allant à la messe le dimanche pour me faufiler en cachette le long des chevaux blancs attachés dans les stalles; quand je leur arrachai des crins, ça ruait et ça hennissait, mais ça valait la peine quand même…
Après six mois de travail à temps partiel, mon violon était terminé; je suis allé voir tante Marie pour le faire accorder; elle me joua une toune et me félicita. Enfin j’avais réussi mon chef-d’œuvre.
J’ai appris à jouer quelques airs mais j’ai constaté que j’étais meilleur pour faire que pour jouer.
La terre aujourd’hui
En 1923, la terre de mon père était moitié en chaume, moitié en bois. En 1983,soixante ans plus tard, un bon dimanche après-midi, je partis avec ma petite femme Anne-Marie pour aller voir la terre qu’on appelait la terre des Bonin.
La grande maison et le bas-côté étaient passés au feu, la grange, le hangar et la shead à voiture avaient été détruits pas un gros vent; le gros pin en face de la maison, pin de 3 pieds de diamètre sur la souche, avait été coupé et la côte avait été descendue de moitié avec les gros bulls. Tout un désastre après 720 mois; c’était bien sur cette terre aujourd’hui à peine reconnaissable, que j’avais commencé à travailler à l’âge de douze ans.
A présent, ce que l’on voit, c’est une immense forêt remplie d’érables, de pins et d’épinettes. Souvenir! Souvenir!
A présent, tout l’ensemble est transformé en centre forestier. Ils y ont fait trois trottoirs de quatre pieds de largeur et plusieurs ponts pour traverser les ruisseaux et les coulées. Tout est fait en cèdre; il n’y a pas un clou nulle part; tout est réuni avec des pines de bois; ces trottoirs contournent les arbres qui sont en belle ligne droite. C’est beau à voir pour ceux qui aiment la nature.